5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 20:39

Portrait par Sébastien Miguel, juin 2015.



« L’homme était grand et gros, sans un atome de graisse. Menton fort, yeux vifs et rire homérique. La main, prête à broyer, se révélait être d’une douceur soyeuse complètement inattendue. L’homme buvait parfois du Coca, mais savait s’en excuser : « Je sais que c’est idiot, mais je n’y peux rien : je suis Américain. » Ses films étaient à son image : pas de graisse, extravertis, style à l’emporte-pièce, cadrages bétons, montage à la truelle. » Claude Chabrol dans Le cinéma vu par les cinéastes, Positif n°400, juin 1994.

Héritier indirect des Rockefeller, famille avec laquelle il allait rompre pour aller travailler à l'âge de 24 ans comme assistant à la production chez RKO, Robert Aldrich allait prendre ses marques et faire son chemin jusqu’à établir sa propre réputation au sein d'Hollywood en devenant le plus demandé des assistants réalisateurs de 1945 à 1952. Il assiste (et sauve parfois) les débutants hésitants comme Joseph Losey ou Albert Lewin, il apprend avec les autres : Charles Chaplin ou Jean Renoir.

En 1953, il passe pour la première fois à la réalisation avec une petite série B de studio : "Big leaguer". Un entraîneur teigneux (Edward G. Robinson) transforme de jeunes étudiants en véritables terreurs de football américain. Dès lors, il va tourner 30 films en presque 30 ans : western, film de guerre, film noir, politique fiction, suspense horrifique, film d’action, mélodrame, drame, satire. Après le soutien financier et physique apporté par Burt Lancaster, les deux hommes produiront deux westerns majeurs : "Bronco Apache" ("Apache", 1954), l’un des premiers westerns pro indien, et "Vera Cruz" (1954), genèse de tous les westerns italiens à venir.

Après ces deux succès, Aldrich en profite et ne tourne que des petits films qui ne seront remarqués qu’en Europe. Petits par le budget, mais d’une liberté artistique totale. Avec "Le grand couteau" ("The big knife", 1955), "En quatrième vitesse" ("Kiss me deadly", 1955) et "Attaque" ("Attack!", 1956), Aldrich déploie avec brio sa figure-mère : celle de l’aventure humaine confrontée à la brutalité du monde. Ces œuvres seront rejetées aux Etats-Unis, mais célébrées par des adorateurs passionnés en Europe. Pour l'anecdote, Aldrich est le seul cinéaste à réconcilier les deux frères ennemis qu’étaient Positif et les Cahiers du Cinéma. Dans ces trois œuvres, la morale est individuelle et elle garde une seule justification : la survie.

"Le grand couteau", portrait au vitriol d’Hollywood, reçoit une volée de bois vert. Quant à "Attaque" (peut-être le chef-d’œuvre d’Aldrich de sa première période), il restera l’un des rares films américains à ne pas recevoir le concours de l’armée. L’œuvre recevra pourtant le prix de la critique au Festival de Venise. L’homme reste cependant lucide, jusqu'à dans ses excès, en vue d’une indépendance qu’il recherche à tout prix. Aldrich ne tourne, dès lors, que des œuvres de commande et le plus souvent charcutées par des producteurs inquiets. "Sodome et Gomorrhe" (superproduction de 1962 qui ruina le péplum italien) contient encore de grands moments, mais on se pince quand Aldrich se voit obliger de filmer les célestes apparitions qui viennent éblouir Lot (Stewart Granger) dans sa cellule…

Malgré "Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?" (What ever happened to Baby Jane?, 1962), classique expressionniste et réflexion visionnaire sur les enfants monstres du show business, Aldrich est obligé de faire plaisir à Sinatra et de revenir à Hollywood avec un exécrable navet englobant le Rat Pack du crooner mafieux : "Quatre du Texas" ("Four for Texas", 1963).

Mais le cinéaste obéit et fait mine de rentrer dans le rang. "Le vol du Phoenix" ("Flight of the Phoenix", 1965), autre échec, est un puissant film de survie ou des vedettes vieillissantes dépérissent en plein désert. Là encore, Aldrich prend à contrepied le public en faisant de James Stewart un condensé de méfiance, de suffisance et d’arrogance. La formidable mise en scène transcendant les faiblesses d’un script bien trop long. Enfin, en 1967, il réalise "Les douze salopards" ("Dirty Dozen"), dont le succès international lui donne enfin le pouvoir de créer son propre studio. Mais le malentendu est plus implanté que jamais. Le film est tellement bien fait que beaucoup l’ont vu comme une apologie fasciste. En fait, "Attaque" et "Les douze salopards" disent absolument la même chose : la guerre ne peut être gagnée que par des dégénérés, des criminels imbéciles asservis par une hiérarchie cynique. Aldrich ruse, mais expose remarquablement sa dialectique.

Les films de la dernière période (1967-1981) - "Faut-il tuer Sister George ?" (1968), "Le démon des femmes" ("The legend of Lylah Clare", 1968), "Pas d'orchidées pour Miss Blandish", "Fureur apache", "L'empereur du Nord", "L'ultimatum des trois mercenaires" et surtout "Deux filles au tapis" - demeurent des œuvres grandioses, iconoclastes et d’une liberté inouïe. Traversés de cataclysmes (la course finale à travers les balles de "Trop tard pour les héros", la masturbation lesbienne dans "Sister George", la fin géniale de "Lyla Care", les splits screen de "L'ultimatum des trois mercenaires"), les films d’Aldrich reflètent tous la vision d’un homme face à la folie et l’hypocrisie de son temps : l’hypocrisie de la chaine télé qui retarde l’annonce du licenciement de Sister George, l’hypocrisie perverse des militaires assassins de "Trop tard pour les héros" et les terribles mensonges des autorités dans l’immense "Ultimatum des trois mercenaires" (dont la récente résurrection accentue encore la puissance devastatrice).

Si, après des débuts tonitruants, la critique s’est très vite détournée de ce qui faisait le talent de cinéaste d’Aldrich, c’est le plus souvent parce que l’emphase avait pris une dimension si homérique qu’elle ne pouvait que rebuter la critique.

Dans "La cité des dangers" (son œuvre la plus personnelle et la dernière où il utilise son acteur fétiche, Ernest Borgnine), Aldrich se livre. Sa sympathie (sa tendresse ?) va à ce flic touchant et incompétent que joue magnifiquement Burt Reynolds. Dans les bras de Catherine Deneuve, il écoute Aznavour, rêve d’Italie et d’un monde où les femmes seraient traitées autrement que comme des objets sexuels. Un homme qui finira par être abattu par une petite frappe, mais qui aura crié sa révolte face au monde inhumain qui nous entoure. Un indomptable utopiste sentimental.

© 2015 Sébastien Miguel

Pour aller plus loin : lire "Robert Aldrich, Violence et rédemption", un ouvrage de William Bourton publié aux éditions PUF (pour plus d'infos, cliquer ici).

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