19 septembre 2014 5 19 /09 /septembre /2014 08:22

Article d'Aurélien Portelli, enseignant en histoire du cinéma et auteur du blog "Mécanique filmique".


La guerre du Viêtnam a été le conflit le plus long et le plus impopulaire de l’histoire des Etats-Unis. Il est à l’origine d’une crise sociale, économique et politique sans précédent. La guerre a causé 58 000 morts ou disparus, ainsi que des centaines de milliers de blessés du côté américain, et un coût matériel estimé à plus de 110 milliards de dollars en dépenses directes (et à un total de plus de 900 milliards en comptant les effets indirects). La chute de Phnom Penh et celle de Saigon deux ans après le repli des forces américaines révèle l’ampleur de la défaite et ébranle le prestige du leadership des Etats-Unis. Le nombre élevé de pertes humaines, les révélations sur le massacre de My Lai et les antagonismes qui divisent l’opinion provoquent une profonde crise morale. Le syndrome vietnamien touche ainsi plusieurs couches de la population, et en premier lieu les soldats qui reviennent du front et qui sont traumatisés par l’expérience de la guerre. Il n’est donc pas étonnant que le sujet ait inspiré des centaines de scénarios de films des années 1960 à nos jours.



Le désintérêt des studios et des spectateurs (1964-1978)

On peut discerner 4 grandes périodes dans le cinéma-Viêtnam. Hormis quelques exceptions, la 1ère période se caractérise par sa frilosité. Durant le conflit, peu de fictions sont produites sur le sujet. Citons la première, "Commando au Vietnam" ("A Yank in Vietnam" aka "Year of the tiger", Marshall Thompson, 1964), dans laquelle un capi­taine est chargé de libérer un médecin enlevé par les Vietcongs. On remarque surtout une œuvre tardive d’Elia Kazan, "Les Visiteurs" ("The Visitors", 1972) où deux vétérans, condamnés pour avoir violé une Vietnamienne, désirent se venger de leur dénonciateur.

Les Visiteurs Les bérets verts

Plusieurs raisons expliquent le désintérêt des studios. Premièrement, ils ne sont pas obligés, comme pendant la seconde guerre mondiale, de participer à l’effort de guerre. De plus, Hollywood évite toute controverse politique suite au film "Les bérets verts" ("The green berets", 1968), l’un des plus décriés de la seconde moitié du XXe siècle. John Wayne dresse dans cette fiction l’apologie de l’intervention américaine au Viêtnam et engendre une polémique mondiale. Cet extrait caractérise parfaitement le style de critiques que le film a pu recevoir lors de sa sortie à Paris : « Nullité programmée au mois d’août par les courageux frères Siritzky, sous la protection de la police, et qui n’appellerait nul commentaire si un certain nombre de militants politiques et cinéastes bien intentionnés n’avaient très à la légère demandé son interdiction au gouvernement ! D'abord, il est assez dément de venir encourager notre bonne censure. Ensuite, cela fait une fameuse pub au film et fait gicler quelque monnaie dans la poche du coura­geux (mais pas téméraire) kangourou (…) » [1]. Enfin, le public manifeste un faible enthousiasme pour les films-Viêtnam, non seulement car la guerre est impopulaire, mais également à cause de la médiatisation télévisée du conflit. L’immédiateté des images séduit davantage que la fiction cinématographique.

Taxi driver Le Retour Le Merdier

Après la fin de la guerre, le sujet passionne aussi peu les spectateurs, hormis "Taxi driver" (1976) et "Le Retour" ("Coming home", 1978) qui évoquent chacun différemment la condition des vétérans. A l’exception de ces 2 oeuvres, les autres films passent inaperçus. Certains, comme "Le Merdier" ("Go tell the Spartans", 1978), seront redécouverts dans les années 1980, pendant l’âge d’or du cinéma-Viêtnam. Pour l’instant, la société américaine subit une grave crise sociale et morale. Elle ne veut pas voir sur les écrans le reflet de sa propre déroute. Le syndrome vietnamien est une gangrène que l’on garde sous silence.


Le début de l'exploitation hollywoodienne du conflit (1978-1985)

Voyage au bout de l'enfer Apocalypse Now

La 2ème période correspond au déblocage de l’opinion et au début de l’exploitation cinématographique du conflit. La sortie de "Voyage au bout de l’enfer" ("The deer hunter", 1978), succès commercial d’envergure, provoque une véritable détonation. La détresse des personnages, sidérurgistes pennsylvaniens profondément traumatisés par la guerre, sensibilise l’opinion au problème du vétéran. Certains journalistes vantent la qualité de l’œuvre. D’autres affirment qu’elle détourne la vérité historique en présentant les Vietcongs comme des bourreaux et les Américains comme leurs héroïques victimes. Les vétérans sont questionnés au sujet de l’authenticité de la célèbre séquence de la « roulette russe ». Les uns confirment que les Vietcongs obligeaient les prisonniers à jouer à ce jeu mortel, les autres certifient que cet épisode a été inventé par le réalisateur. Michael Cimino s'est défendu dans la presse : pour lui, le syndrome produit des témoignages contradictoires, et les Américains ne sont pas encore prêts à connaître la vérité sur le conflit.

     

En 1979, Francis Ford Coppola réalise "Apocalypse Now", qui crée un événement au festival de Cannes (il reçoit la Palme d’or ex-aequo avec "Le Tambour" de Volker Schlöndorff). Le cinéaste propose une interprétation psychédélique du conflit qui enthousiasme les spectateurs. De nombreux vétérans affirment à l’époque qu’"Apocalypse Now" témoigne admirablement bien de leur vécu, même si la guerre est explorée sous un angle fantasmagorique et non réaliste.


La suite : cliquer ici.

[1] cf. Cahiers du Cinéma n°215, septembre 1969, p.65

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