24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 16:30

The company builds cars and destroys men.

titre original "Blue collar"
année de production 1978
réalisation Paul Schrader
scénario Paul Schrader
musique Jack Nitzsche
interprétation Richard Pryor, Harvey Keitel


La critique de Didier Koch

Paul Schrader est surtout connu pour être le scénariste de "Taxi driver", mais il est aussi le réalisateur d’une vingtaine de films souvent sous-estimés, car jugés trop manichéens, moralisateurs et portés à l’emphase gratuite. Cette minoration de l'œuvre de Schrader est sans doute injuste, et ce premier film sorti en 1978 en apporte la plus belle des démonstrations.

Comme Scorsese avant lui, Schrader fait appel à Harvey Keitel, mais son trait d'audace et de génie a été de demander à Richard Pryor, comique reconnu de la communauté black, de changer complètement de registre pour incarner le rôle ingrat de Zeke Brown, ouvrier grande gueule qui, après avoir entraîné ses copains d'atelier dans une hypothétique aventure de hold-up, finit par retourner sa veste. La distribution est complétée par Yaphet Kotto, solide acteur de second rôle.

L'action se passe à Détroit, capitale de l'automobile qui est encore à l'époque le symbole de la réussite industrielle américaine. Dans l'atelier des trois camarades d'usine, on fabrique les taxis jaunes qui arpentent jour et nuit les rues de New York, sans doute un hommage de Schrader à "Taxi driver", le film qui lui apporta la consécration. De manière très lucide et sans détour, Schrader montre la complicité étroite entre le syndicat et le patronat pour empêcher l'ouvrier de conquérir son indépendance et, par ricochet, son autonomie de jugement. Zeke, Jerry et Smokey sont tous les trois prisonniers de la société de consommation qui les oblige à recourir en permanence au crédit qui les asservit au patron qui a dès lors les mains libres pour imposer sa loi au sein de l'usine.

Un temps, le fol espoir de piller le coffre fort du syndicat lors d’un acte tout à la fois mercantile et de rébellion, renforcera l'unité du trio. Cette course à l'eldorado rappelle la soif de l'or qui avait gagné un autre trio perdant dans "Le trésor de la Sierra Madre" du grand John Huston (1948). Schrader, lui aussi à la manœuvre pour son scénario, partage le même pessimisme que Huston, comme s'il relevait presque du miracle pour les humbles de se sortir de la misère étant immédiatement gagnés par les fléaux de la jalousie, de la défiance puis de la trahison qui les ramènent immanquablement à leur condition misérable. Mais Schrader renonce à l'exotisme de la Sierra Madre pour étendre le propos au monde du travail qui est organisé pour que rien ne change vraiment dans l'échelle des rapport sociaux, battant en brèche le fameux adage qui veut que l'Oncle Sam donne à tout le monde la possibilité de devenir riche.

Le constat est brutal et sans appel, comme le compteur à l'entrée de la ville qui martèle dans l'esprit de chacun le fondement du capitalisme basé sur le rendement. "Blue collar", plus fort que "Norma Rae" sorti un an plus tard, résume en une heure trente l'histoire éternelle du déterminisme social.

La musique du regretté Jack Nitzsche accompagne l'odyssée de ces trois soldats du capitalisme qui se sont crus un court moment les robins des bois qui allaient réveiller les consciences endormies avant que le système ne les rattrape en semant le trouble après avoir acheté le plus vénal et supprimé le plus incontrôlable. La conclusion ne laisse guère plus d'espoir quand celui qui aura le courage d'aller jusqu'au bout sera honni par les siens.

Les acteurs sont tous les trois parfaits, avec une prime pour Richard Pryor qui, moustache rasée, sort complètement de son emploi traditionnel pour donner à Zeke Brown toute l'ambiguïté dont le système se repaît pour tuer dans l'œuf toute velléité subversive.

Rien que pour ce film, personne ne devrait pouvoir dire que la carrière de réalisateur de Paul Schrader aura été vaine.


Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Peinture extrêmement violente de la classe ouvrière américaine et de ses syndicats. Paul Schrader, scénariste de Pollack ("Yakuza"), Scorsese ("Taxi driver") et Brian De Palma ("Obsession"), réalise son premier film avec maîtrise.


Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

Rapports sociaux et raciaux sur fond de hold-up, affrontements syndicalistes dans une usine automobile de Detroit : des ingrédients, un sujet, un cadre rarement évoqués. Superbement interprété par Richard Pryor et Harvey Keitel. Un premier coup d'essai et un coup de maître pour Paul Schrader.


La classe ouvrière et le cinéma américain des années 70 : cliquer ici.

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