13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 17:50

titre original "The king of Marvin Gardens"
année de production 1972
réalisation Bob Rafelson
scénario Bob Rafelson
photographie Laszlo Kovacs
production Harold Schneider et Bob Rafelson
interprétation Jack Nicholson, Bruce Dern, Ellen Burstyn, Scatman Crothers


Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Une œuvre difficile à analyser dans la mesure où elle se présente comme un bloc qu'on accepte ou qu'on refuse. Jack Nicholson y impose un personnage de perdant, à l'image d'une certaine Amérique, celle du début des années 1970. Le film reste un témoignage fascinant sur ce qu'un critique a appelé "l'ultime sursaut d'un condamné".


Un film difficile, un film 70's (la critique de Pierre)

1970, c'est le premier grand succès du duo Bob Rafelson/Jack Nicholson (je ne compte plus le nombre de films qu'ils ont fait ensemble), avec "Cinq pièces faciles". 1972 : Rafelson et Nicholson remettent ça.

Le pitch : David Staebler (Jack Nicholson), un loosman solitaire qui raconte sa vie dans une émission de radio, est contacté par son frère Jason (Bruce Dern), qui lui demande de le rejoindre à Atlantic City. Il y va, et retrouve son frangin, qui vit semble-t-il avec deux meufs, Sally (Ellen Burstyn) et sa belle-fille Jessica. Jason, qui travaille pour un mec prénommé Lewis (Scatman Crothers), veut acheter une île dans le Pacifique...

Comme vous le voyez, le pitch est pas très clair, à l'image de l'histoire du film. Car on est dans le typique du early 70's ici, c'est-à-dire que les motivations des personnages, leur histoire ou leur psychologie ne sont dévoilées que par petites touches sucessives. Même à la fin du film, de très nombreux points restent obscurs, ce qui est tout à fait volontaire et caractéristique des films de l'époque. Idem pour le héros, ou plutôt anti-héros : un solitaire dépressif et complètement looser. Idem pour l'image : particulièrement belle et sombre, qui nous offre de superbes vues d'une Atlantic City désertique. Idem pour la mise en scène : sans musique, ni effet. Vous l'avez compris : c'est un film d'auteur, difficile et exigeant. Faut être en forme.

Là où la réussite de la chose est la plus incontestatble, pas de doute, c'est "l'acting". Ca tombe bien, parce que ces derniers temps, je regarde beaucoup les techniques des acteurs et leurs expressions. De ce point de vue, c'est un festival. Contre toute attente, c'est Ellen Burstyn (pourtant face à deux monstres) qui emporte le morceau dans une scène de trente secondes, que je vais spoilier sans attendre : son personnage brûle ses ustensiles de maquillage en les jetant dans un feu sur la plage. A un moment, elle sort une paire de ciseaux ; tout, on a peur (on sent bien que le film va mal finir, on ne sait pas pourquoi ni comment, mais c'est vite clair) ; elle a un regard de dingos, et elle commence à se couper une mèche de cheveux, puis une autre, en se levant et en les jetant dans les flammes. C'est un GRAND moment d'actor's studio : par le seul jeu du comédien, le film crée un suspense et un mystère. Chapeau.

Notons aussi un Nicholson complètement intériorisé, bien avant qu'il pète les plombs dans "Vol au-dessus d'un nid de coucou", puis dans "Shining" et le reste. Il y a aussi de beaux moments, émouvants, entre Jack Nicholson et Bruce Dern, dont une très belle scène d'émotion entre frères.

Triste, sans espoir, "The king of Marvin Gardens" offre en creux un portrait de "l'Amérique des laissés-pour-compte", comme on dit, assez saisissant. C'est donc, au final et en dépit de ses quelques défauts, un beau film.

NB : C'est aussi une vraie histoire d'amour entre Jack Nicholson et Scatman Crothers : "Marvin Gardens", "Vol au-dessus d'un nid de coucou" et "Shining". Un beau duo de cinéma !


La critique de Didier Koch

Bob Rafelson et Jack Nicholson se sont affirmés comme des icônes du Nouvel Hollywood après l’accueil fulgurant reçu en 1969 par "Easy rider", le joyau de la contre-culture américaine, dont Rafelson était le producteur et Nicholson un des acteurs principaux. Se rejoignant dans une communauté de pensée, les deux hommes collaborèrent sur "Head", le premier film de Rafelson en qualité de réalisateur, Nicholson participant à l’écriture du scénario. Ensuite, ce fut "Cinq pièces faciles" qui, lui aussi, accéda au statut de film culte. Sur une si bonne lancée, les deux hommes récidiveront quatre fois. "The king of Marvin Gardens", dont il faut décrypter le titre, est sans doute leur film commun le plus désenchanté.

Marvin Gardens est l'un des quartiers chics de la banlieue d’Atlantic City, mais aussi une des cases de la version originale américaine du Monopoly (la case jaune, rue Lafayette dans la version française, située juste avant la case prison). Le king de Marvin Gardens, c’est Jason (Bruce Dern), le grand frère de David (Jack Nicholson), que ce dernier retrouve justement dans une prison d’Atlantic City suite à une de ses nombreuses arnaques. Deux frères autrefois rassemblés sous le toit familial quand David faisait des blagues à son grand-père en cachant des arêtes de poisson dans de la mie de pain pour rire avec Jason en l’entendant s’étouffer. Ce souvenir d’enfance raconté longuement par David sur le ton de la confession psychanalytique, constitue l’entame du film et brosse d’emblée la relation de David avec son grand frère quand il explique comment celui-ci a su le rassurer après qu’il ait cru avoir tué son grand-père. C’est en réalité à la radio que régulièrement David raconte ses souvenirs romancés pour une émission philosophique tardive et confidentielle. Le retour de David chez lui où il retrouve son grand-père bien vivant nous montre un homme dont la vie semble s’être figée dans la période de l’enfance où il vivait dans l’admiration de son grand frère protecteur.

Quand Jason lui demande de rappliquer, David, un peu à la dérive, sortant d’une grave dépression, y voit l’occasion de renouer des liens distendus. La découverte de Jason dans sa prison où il invective ses voisins de cellule précise la relation de dépendance de David vis-à-vis d’un aîné fantasque et envahissant qui a certainement nui à son développement. Le projet d’ouvrir un casino sur une île proche d’Honolulu aussi farfelu et improbable qu’il soit va permettre aux deux frères de rêver encore un peu à leurs chimères d’enfants quand ils croyaient au jeu de Monopoly acheter le monde entier. Ce n’est d’ailleurs pas innocemment que Rafelson nous gratifie d’une scène où dans leur chambre d’hôtel, Jason et David sont penchés sur une carte à la recherche de cette fameuse île qu’ils n’arriveront d’ailleurs pas à trouver. Chercher à remonter le temps est une opération vaine.

A travers ce portrait désabusé de deux frères aux caractères dissemblables, mais si étroitement liés par les manques que chacun comble chez l’autre, une part de rêve pour David et un public complaisant pour Jason, Rafelson poursuit son observation des paradoxes de la société américaine, qu’il place ici symboliquement dans la capitale du jeu de la côte Est. La soif d’entreprendre doublée d’un optimisme un peu naïf d’un côté et la désillusion née de l’effondrement du rêve hippie de l’autre qui avait un temps laissé croire à l’émergence de nouvelles valeurs. Dans un Atlantic City vidé de ses estivants, les deux hommes, accompagnés des deux maîtresses de Jason (la mère et la fille), vont un temps se mentir pour prolonger un peu leurs retrouvailles révélatrices du navrant constat de leurs échecs individuels jusqu’à ce la duperie permanente de Jason, y compris vis-à-vis des femmes, le mène au drame.

Rafelson qui n’a pas choisi comme souvent de s’abriter derrière une intrigue solide lui servant de fil rouge, se tient au plus près de ses personnages dont il explore avec sa caméra jamais voyeuse les fêlures intimes. "The king of Marvin Gardens" est avant tout un film sur la blessure jamais refermée pour certains de l’enfance envolée. Le film se conclut comme il avait commencé avec le retour de David chez son grand père regardant les images d’un film super 8 montrant les deux frères enfants jouant sur la plage. On fait difficilement plus émouvant comme conclusion pour un grand film d’un réalisateur malheureusement trop rare.

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