26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 15:39

titre original "Twilight's last gleaming" *
année de production 1977
réalisation Robert Aldrich
scénario d'après le roman de Walter Wager
musique Jerry Goldsmith
interprétation Burt Lancaster, Richard Widmark, Joseph Cotten, Vera Miles, Charles Durning,
  Melvyn Douglas, Burt Young


* citation du 2ème vers de la 1ère des 4 strophes de l'hymne national américain


Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

Robert Aldrich s'attaque à la politique-fiction à grands coups de serpe et de machette. Un constat colérique, complètement mutilé par les distributeurs. Dans sa version intégrale, un complément indispensable à "Sept jours en mai" (John Frankenheimer, 1964).


La critique de Sébastien Miguel

Œuvre tardive de 'politique-fiction' comme "Dr. Folamour" de Stanley Kubrick, "Point limite" de Sidney Lumet ou "Sept jours en mai" de John Frankenheimer (déjà avec Lancaster), "L’ultimatum des trois mercenaires" est l'archétype du grand film maudit *.

Trois titres : "Piège pour un président" (qui n’a pas tenu très longtemps), "Dernières lueurs du crépuscule" (traduction du titre d'origine) ou le très série B "L’ultimatum des trois mercenaires" (titre le plus trouvé aujourd’hui).

Multiples versions aussi : montage original de 146 minutes (disponible aujourd'hui en DVD au Japon), version allemande de 122 minutes, montage français de 99 minutes - soit presque une heure de métrage supprimée, transformant l’œuvre subversive en un film incompréhensible et bâclé.
Au final : échec dans tous les pays. Richard Widmark avouera ne jamais avoir vu le film, faute d'une distribution correcte.

Aldrich choisit de multiplier les séquences se déroulant au même moment à l'aide du split screen. Motif visuel a priori cohérent, mais sombrant dans un enchevêtrement narratif déstabilisant, le split screen devient ici le révélateur d’un monde déboussolé, déraisonné et fracturé. Ce procédé si particulier (parfois utilisé gratuitement) aura rarement trouvé une justification aussi graphique et incisive que dans cette œuvre libérale, la musique, très agressive, de Jerry Goldsmith créant avec brio une tension de plus en plus oppressante.

L'ultimatum des trois mercenaires 3 L'ultimatum des trois mercenaires 4

Malgré un budget de série B (maquettes peu crédibles, décors du bureau ovale fabriqué à Munich dans le studio Bavaria…), le spectateur reste captivé par la puissance de la mise en scène.

"L’ultimatum des trois mercenaires", c'est aussi un film à découvrir pour son casting, aidé d'un splendide Richard Widmark en militaire fasciste (l'acteur était un grand démocrate…), un excellent Burt Lancaster (dernière collaboration avec Aldrich) et un puissant Charles Durning ('le meilleur président américain au cinéma' selon Quentin Tarantino). Agé de 76 ans, Melvyn Douglas apporte une remarquable épaisseur à son personnage de conseiller du Président. Vénérable et impénétrable homme de l'ombre à l'immense 'pouvoir' décisionnel indirect…

L'ultimatum des trois mercenaires 1 L'ultimatum des trois mercenaires 2

On se rappellera qu'Aldrich est le premier cinéaste américain à avoir filmé un répondeur téléphonique ("En quatrième vitesse"), une sorte de visage mécanique qui retirait au personnage principal ses dernières traces d’humanité. Les films d'Aldrich fourmillent de hauts parleurs, de combinés téléphoniques, de postes de radio…. Autant de machines reproduisant et trafiquant les organes humains. Outre la crétinerie meurtrière des militaires (thème qui passionna le cinéaste de "Trop tard pour les héros") dans "L’ultimatum des trois mercenaires", ce sont les codes secrets, les mots de passe absurdes et autres procédures sibyllines qui auront presque provoqué l'apocalypse.

L'ultimatum des trois mercenaires 5 L'ultimatum des trois mercenaires 6

Une œuvre corrosive et sans compromis.

* Le risible : "The Rock" semble être une relecture inavouée du film d'Aldrich.


La critique de Didier Koch

"L'ultimatum des trois mercenaires" est un solide film d'action d'un vétéran d'Hollywood, Robert Aldrich, mettant en scène un casting de poids réunissant lui aussi des vétérans comme Burt Lancaster, Richard Widmark ou Joseph Cotten. Tel a été vendu le film en France après son cuisant échec lors de sa sortie aux Etats-Unis. Nous avons là une des preuves les plus flagrantes de la dénaturation d'une œuvre sacrifiée sur l'autel du profit. En effet, la dénonciation acerbe du système politique américain par Aldrich dans son antépénultième film qui avait fait un flop dans son propre pays ne risquait pas de séduire les producteurs français déjà très frileux concernant l'exploitation des films se penchant sur leur propre histoire nationale. On connait les déboires de distribution de films comme "Les sentiers de la gloire" (Stanley Kubrick, 1957), "La bataille d'Alger" (Gillo Pontecorvo, 1965) ou "Avoir vingt ans dans les Aurès" (Gilles Vautier, 1972). C'est donc autant par conformisme que par souci mercantile que le film a été rebaptisé et amputé de 53 minutes sur le sol français. Ce massacre n'a rien rapporté à ses auteurs, le film d'Aldrich n'étant pas un réel film d'action, il fit aussi un bide sous son nouvel habillage. Comme quoi, il y a encore une justice. C'est grâce à la précieuse maison d'édition Carlotta qu'il nous est donné de voir enfin ce chef-d'œuvre crépusculaire dans son intégralité.

Lancaster et Aldrich se connaissent bien pour  avoir déjà travaillé trois fois ensemble, dont la dernière pour le formidable western antiraciste "Fureur apache". Les deux hommes partagent les mêmes idées progressistes, condition première pour entamer la collaboration sur un tel projet. La démocratie américaine vacille sur ses bases depuis l'enlisement au Vietnam et la révélation du scandale du Watergate qui, faisant suite aux assassinats de John et Robert Kennedy, enterrent définitivement l'insouciance des années 50 où le pays, tout auréolé de son statut de sauveur mondial, goûtait sans retenue aux joies du consumérisme. La confiance en les institutions est donc fortement ébranlée, et des cinéastes engagés vont traduire ce sentiment avec des films dits paranoïaques regroupés au sein d'un trio magique composé d'"A cause d’un assassinat", "Conversation secrète" et "Les trois jours du Condor".

Robert Aldrich ne pouvait bien sûr pas être en reste, et c'est seulement deux ans après ces trois films majeurs qu'il se lance dans cette diatribe plus violente, car sans détour, mettant directement le doigt là où ça fait mal. Son film moins virtuose, notamment dans sa partie action, et gâché par sa distribution en salles, n'est pas passé à la postérité. Pourtant, revu aujourd'hui, on ne peut qu'être époustouflé par la force et le courage de son propos. Avec le recul, on peut même se demander comment il a pu sortir dans sa version initiale aux Etats-Unis.

L'assaut peu probable d'une base nucléaire du Nevada par un commando de quatre ex-militaires sortant de prison, mené par un général paria (Burt Lancaster), et la menace qu'il fait peser sur la sécurité du pays par la possibilité de l'envoi de 9 missiles sur l'URSS, sert de prétexte à une réflexion profonde sur l'équilibre du pouvoir entre le Président élu et le haut commandement militaire. C'est la révélation d'un rapport secret sur les réelles motivations de l'intervention au Vietnam (Pentagone paper) qui va servir de point de rupture à tout le propos d'Aldrich. Devant le chantage au risque d'une troisième guerre mondiale, la terrible question sera de savoir si les pouvoirs militaire et politique vont accepter de révéler à l'opinion que, depuis 1945, les seuls objectifs de ses interventions extérieures sont de persuader l'ennemi communiste de la détermination de l'Amérique à rendre coups pour coups en affichant sa capacité à sacrifier avec le plus grand cynisme nombre de vies humaines.

 

Si le Président hésite longtemps avant d'adopter la solution de raison, il va vite comprendre que ses conseillers, moins torturés par les considérations humanitaires, n'hésiteront pas à le sacrifier lui aussi. Le constat d'Aldrich fait froid dans le dos, mais il a depuis pris du crédit quand on pense aux manipulations de l'opinion orchestrées par les conseillers de George W. Bush pour justifier l'intervention en Irak en 2002. Le suspense réside donc dans la mise en scène très habile de la prise de décision qui se joue dans le bureau ovale, plutôt que dans les scènes d'action sans grand intérêt car trop statiques. On peut donc vraiment parler d'un massacre quand on songe aux coupes faites pour l'exploitation européenne du film .

Aldrich, qui avait déjà expérimenté le procédé dans "Le grand Nord" et dans "Plein la gueule", manie ici avec virtuosité le split screen pour montrer la panique qui s'empare du haut commandement quand le général félon est sur le point de déclencher l'envoi des missiles. Il nous indique aussi que les temps sont en train de changer avec le recours intensif à la vidéo, qui permet non seulement au staff présidentiel de suivre les opérations en direct, mais aussi de manipuler le général rebelle en lui donnant à voir des images tronquées. Le film est dénonciateur mais aussi prémonitoire, ce qui lui donne une valeur accrue avec le temps qui passe.

Le casting réuni par Aldrich, de Joseph Cotten à Melvyn Douglas en passant par Paul Winfield ou Gerald O'Loughlin, est au diapason de l'enjeu, mais c'est bien Charles Durning qui constitue la révélation du film, campant avec brio un président humaniste, prisonnier de sa charge, comprenant un peu tard la vacuité de son rôle. Quant à Lancaster, il est bien entendu parfait dans la peau de ce général, certes en révolte contre les débordements de l'institution qu'il représente, mais qui ne peut s'empêcher de raisonner en militaire borné, prêt dans son combat à appliquer les méthodes qu'il dénonce. A ce propos, Aldrich, fort habilement, confronte dans une scène remarquable l'entêtement du vieux gradé un peu dépassé avec le bon sens du soldat de base qui l'éclaire sur la véritable issue de leur combat.

Si son film comporte quelques failles, Aldrich, qui avait une faiblesse pour "Twilight’s last gleaming" (« les dernières lueurs du crépuscule »), a réalisé en fin de parcours son œuvre la plus intense à défaut d'être la plus aboutie.

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