23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 08:59

L'unique western de Blake Edwards

titre original "Wild rovers"
année de production 1971
réalisation Blake Edwards
scénario Blake Edwards
photographie Philip H. Lathrop
musique Jerry Goldsmith
interprétation William Holden, Ryan O'Neal, Karl Malden, Tom Skerritt, Joe Don Baker


La critique de Sébastien Miguel

Affecté par l'échec de "Darling Lili", Blake Edwards rêvait de rebondir avec un chef-d'œuvre. Son chef-d'œuvre. Un film adulte, automnal et très loin de ses comédies burlesques. Un western de forme classique, mais d'une beauté élégiaque où la modernité du regard apparaîtrait à travers la peinture brutale et cruelle de l'époque illustrée.

Ce sera un échec noir. Pire que le précédent. Massacrée par le studio car remontée et réduite d'une trentaine de minutes, l'œuvre sera complément dénaturée, les producteurs imposant des effets de ralentis et une happy end invraisemblable. Après ce désastre, Edwards quittera Hollywood et s'installera quelque part en Suisse dans de pures et lointaines montagnes enneigées. L'expérience traumatisante poussera l'auteur à écrire et réaliser, quelques années plus tard, une satire dévastatrice de Hollywood avec son désopilant "S.O.B.", toujours avec William Holden.

En 1986, le studio - afin d'optimiser l'exploitation vidéo - permet à Blake Edwards de remonter son œuvre maudite. Dans sa forme première (136 minutes), sans effets gratuits et avec la fin originale. Le film devient, dès lors, une lente et dramatique odyssée de l'échec. Périple morbide aspirant tous les protagonistes vers un destin funeste. Tragique et inéluctable.

Dominé par un casting brillant (Ryan O'Neal, William Holden, Karl Malden, Joe Don Baker, Tom Skerritt) et une photo splendide de Philip H. Lathrop, Edwards fait preuve d'un talent remarquable dans la composition picturale des plans. Le maniérisme de certaines scènes (l'enterrement du patriarche en clair obscur) s'opposant avec brio aux observations plus documentaires (la capture des chevaux sauvages, la vie quotidienne des ouvriers). Loin de l'horreur frénétique d'un Peckinpah, Edwards ponctue son drame d'étourdissants éclairs de violence.

Grand film sombre et personnel de l'auteur de "Diamants sur canapé".


La critique de Didier Koch

Difficile, quand on s'appelle Blake Edwards et qu'on est le père adulé de "La panthère rose" (1963) ou de "La party" (1968), de convaincre les studios de vous laisser vous embarquer dans la réalisation d'un western, genre tombé de son piédestal depuis bien longtemps, et qui subit depuis quelques années les coups de boutoir de réalisateurs, jeunes ou anciens, qui en détournent tous les canons pour le plus souvent éclairer d'un jour nouveau la fameuse conquête de l'Ouest, notamment à propos du génocide indien.

Tous émoustillés par la vague parodique initiée par un italien barbu qui ne respectait rien nommé Sergio Leone, s'y sont mis entre 1965 et 1975, de John Huston ("Juge et hors-la-loi") à Arthur Penn ("Little big man") en passant par Joseph L. Mankiewicz ("Le Reptile"), Sam Peckinpah ("La horde sauvage"), Robert Altman ("John McCabe"), George Roy Hill ("Butch Cassidy et le Kid", 1969), Sydney Pollack ("Jeremiah Johnson"), Ralph Nelson ("Soldat bleu") ou encore Elliot Silverstein ("Cat Ballou", "Un homme nommé cheval"). La liste pourrait facilement être multipliée par trois ou quatre.

Blake Edwards, qui a toujours cherché à sortir du créneau assez réducteur de la comédie loufoque, a visiblement voulu participer au mouvement et s'évader un instant dans les grands espaces. Tentative louable qui s'est soldée par un cuisant échec, la MGM remaniant et amputant le montage après quelques projections test négatives. A sa sortie, le film n'eut pas plus de chance, éreinté par la critique. Comme il dut le faire régulièrement tout au long de sa carrière, Blake Edwards, alors dans une période sombre de sa carrière ("Opération clandestine" et "Top secret" furent des échecs), remit en chantier deux suites aux aventures de l'inspecteur Clouseau. C'est ainsi qu'en trois salves, six nouveaux épisodes à la qualité déclinante seront proposés aux aficionados.

A propos du film, Blake Edwards confessera qu'il s'agissait d'une des plus grosses désillusions de sa carrière. Aujourd'hui, pourtant remonté en 1986 par la MGM dans une version plus conforme à la volonté d'Edwards, "Deux hommes dans l'Ouest" ne figure dans pratiquement aucune des anthologies consacrées au western. Une injustice autant qu'un mystère, comme l'histoire du cinéma en est jalonnée. Comment l'expliquer ? Peut-être en partie parce que "Deux hommes dans l'Ouest", à rebours de ses frères d'armes, n'emprunte pas la voie de la dérision ou de la dénonciation qui faisait fureur à l'époque, mais choisit la voie élégiaque d'une sorte de fable construite autour de l'amitié de deux hommes rendus à des stades différents de leur vie.

La soudaine soif de liberté qui saisit ces deux cowboys salariés va les conduire à prendre des chemins buissonniers pour une courte balade se terminant rapidement dans le sang, comme cela semblait inscrit dans le marbre dès la naissance du projet, on devrait plutôt dire de cette lubie. En effet, ces deux-là n'ont aucune disposition morale pour le banditisme, ayant chacun au fond de leur âme une trop grande dose d'honnêteté (Holden déduisant la paie de ses collègues cowboys du hold-up qu'il est en train de commettre), voire d'angélisme (O'Neal s'encombrant d'un chiot dans leur fuite). La joie d'être enfin libres et ensemble (superbe scène où Holden dresse un pur sang) fait passer en second plan les contingences matérielles et l'instinct de survie.

Dès lors, avec à leurs trousses le fils revanchard (Tom Skerritt) de leur patron (Karl Malden) bien décidés à récupérer le butin, leur destin semble scellé et leur chevauchée sera bien plus courte que celle interminable de Butch Cassidy et Billy the Kid qui les avait menés jusqu'en Bolivie dans le film de George Roy Hill sorti deux ans plus tôt. Comme leurs glorieux confrères, ils choisissent de musarder en route pour se payer du bon temps avec l'argent gagné, mais Frank Post (Ryan O'Neal), le jeune chien fou, ramassera une balle mortelle lors d'une imprudente partie de poker.

La joyeuse et insouciante balade se transforme dès lors en une conduite au tombeau pathétique et déchirante, qui rappelle cruellement au deux hommes qu'on ne s'improvise pas bandits de grands chemins. Le chemin de croix s'achève après une nuit de délire gangréneux, et le plus ancien n'a plus alors qu'à attendre ses poursuivants pour rejoindre son compagnon d'infortune dans les nuages où, peut-être, leur folle escapade pourra se poursuivre sans contrainte.

A partir d'un scénario très simple conçu par lui-même comme une réplique ouvrière du film de Roy Hill, Edwards livre ici sans doute son chef-d'œuvre, comme l'affirma le critique américain Arthur Knight. Aidé de son chef-opérateur habituel, Philip Lathrop, Edwards montre qu'il est tout à fait à l'aise dans les espaces grandioses de l'Arizona. Mais s'il a bien réussi une chose sur ce film, c'est l'association improbable entre le vétéran William Holden, à peine sorti de chez Peckinpah, et Ryan O'Neal que l'on n'attendait pas dans un western juste après le succès de "Love story". Sans doute parce qu'au fond, Holden pouvait se reconnaître autrefois jeune acteur de "Sabrina" (Billy Wilder, 1954) et de "Picnic" (Joshua Logan, 1955) dans les attitudes bravaches de Ryan O'Neal. Karl Malden, Tom Skerritt et Joe Don Baker complètent de brillante manière la distribution.

Si vous voulez réparer une injustice, procurez-vous très vite le DVD que les éditions Warner viennent de sortir dans leur collection western dans une version rallongée.


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Deux hommes dans l'Ouest - photo 1
Deux hommes dans l'Ouest - photo 2

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