7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 10:14

titre original "Five easy pieces"
année de production 1970
réalisation Bob Rafelson
scénario Adrien Joyce aka Carole Eastman
photographie László Kovács
production Bob Rafelson
interprétation Jack Nicholson, Karen Black, Susan Anspach


La critique de Didier Koch

"Cinq pièces faciles" est la première collaboration de Jack Nicholson avec Bob Rafelson. A l’entame des années 70, les deux hommes végètent sur le plan de leurs carrières artistiques, même s’ils viennent d’être associés en qualité de producteurs et d’acteur au succès phénoménal d’"Easy rider", davantage reconnu comme le porte-drapeau symbolique d’une génération que comme un réel chef-d’œuvre du cinéma d’auteur.

Nicholson est dans le métier depuis une dizaine d’années, cornaqué par le roublard Roger Corman qui l’a initié à la mise en scène. Mais sans emploi déterminé, il n’arrive pas à imposer son jeu et son physique si particuliers. S’il est nommé pour l’Oscar du second rôle pour "Easy rider", ce sont bien Peter Fonda et Dennis Hopper, les deux bikers hippies, qui retiennent l’attention du public. Rafelson, à bientôt quarante ans, n’a qu’un film à son actif, "Head" (1968), produit et écrit par Nicholson. Par cercles concentriques, les deux hommes ont fini par évoluer dans la même mouvance. C’est Nicholson qui fera connaître à Rafelson, Carole Eastman, à qui il avait précédemment demandé de rédiger le scénario de "The Shooting" (1966), un western de son ami Monte Hellman. "Easy rider" montrait le rêve hippie se fracasser contre le conservatisme poussé en sous-main par les capitaines d’industrie, inquiets de voir leur modèle de société basé sur la consommation remis en question par des jeunes gens chevelus fumant des pétards. Le cinéma du nouvel Hollywood, dont Rafelson, au même titre que les Ashby, Altman, Coppola, Penn, Schatzberg ou Scorsese, est un des initiateurs, va, durant une petite dizaine d’années, scruter les soubresauts qui agitent la société américaine, désorientée par la fin de l‘utopie du flower power et l’enlisement du conflit vietnamien auxquels s’ajoute le refus de reproduire le modèle tant décrié de l’American way of life qui ne semble être dès lors que la seule issue offerte à la jeunesse par un corps social à bout de souffle.

"Cinq pièces faciles" et son héros Robert « Eroica » Dupea (Jack Nicholson) reflètent parfaitement ce tiraillement entre deux conceptions de la société. Pianiste virtuose, issu d’une famille bourgeoise, Robert refuse le chemin qui lui est tracé, plus par refus du conformisme que mu par un projet de vie réellement motivant. Comme les anciens de la beat generation, Robert a pris la route sans but précis, évoluant un temps dans le milieu ouvrier des plateformes pétrolières. Mais ici comme chez lui, Robert ne trouve pas sa place, n’étant capable que de mettre le doigt sur ce qui le dérange, sans d’autre alternative à proposer que sa révolte qui prend souvent le ton du mépris. Un mépris qui s’exprime particulièrement à l’encontre de sa petite amie, Rayette (Karen Black), jeune femme simple et souvent pleine de bon sens qui n’a que son amour à offrir. Le partage des valeurs ouvrières n’amuse plus Robert qui profite de son surplus d’éducation pour en tourner en dérision les comportements sociaux comme dans cette scène particulièrement cruelle au bowling où il ridiculise deux jeunes écervelées venues naïvement le séduire.

Robert est en réalité un bourgeois qui découvre amèrement que l’on n’échappe pas à son milieu d’origine si facilement et qui saisit la première occasion (la maladie de son père) pour tenter de s’y intégrer à nouveau. Mais là encore, les vieux démons ressurgissent et lui font adopter cette attitude de censeur un peu hautaine qui ne l’a pas quitté depuis le début du film. Ce refus de se plier à tous les codes lui sert de prétexte pour justifier tous ses débordements comme au bowling, au snack ou de retour chez son père quand il séduit la compagne de son frère.

Dans ce portrait d’un jeune homme au fond assez égocentrique et abject, Rafelson a sans doute mis un peu de lui-même, ayant quitté sa famille bourgeoise à l’âge de quinze ans pour faire un tour du monde dont, par la suite, il fantasmera les péripéties. Il trouve en Jack Nicholson, qui n’a pas son pareil pour exprimer la lassitude et la colère rentrée, un alter ego de premier choix qui lui permet d’exorciser un peu de ses tourments sur l’écran.

Par-delà le douloureux portrait de Robert qui lui sert de passerelle, Rafelson montre de la plus belle des manières comment les différentes strates de la société sont quasi génétiquement irréconciliables. Si tout au long des saynètes qui se succèdent, Rafelson égratigne un peu tout le monde, souvent de manière assez comique, des hippies aux réunions intellectuelles dans les salons cosy de la société Wasp en passant par les soirées prolétaires trop arrosées après la journée d'usine, il montre malgré tout une certaine tendresse pour les classes laborieuses symbolisées par Rayette, avec son franc-parler et son cœur de midinette, interprétée par une Karen Black confondante de sincérité qui était déjà de l'aventure d'"Easy rider".

Confronté à ses propres contradictions par Catherine, la compagne de son frère qui lui montre l'inanité de sa démarche, Robert n'a plus qu'à reprendre la route seul non sans avoir montré une dernière fois sa lâcheté abandonnant Rayette dans une station service.

Le propos du film, expression désabusée du malaise d'une certaine génération, se suffit à lui-même, mais il n'aurait pas toute sa force sans la présence d'un Jack Nicholson qui trouve enfin, à 33 ans, un rôle à sa mesure où il fait montre d'un jeu alternant à bonne dose la retenue et la colère, sans toutes les mimiques qui bientôt l'amèneront souvent à la limite de la boursouflure. Si vous voulez voir Jack Nicholson à son meilleur, courez le voir à ses débuts chez Rafelson, vous ne serez jamais déçu.


Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Ecrit pour Nicholson, le film repose entièrement sur lui. Il a aussi un intérêt historique : il traduit le malaise de l'Amérique à la fin des années 1960. Il exprime également une volonté de rompre avec les canons d'Hollywood.


Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

Un pianiste classique en rupture avec son milieu flirte avec la condition prolétarienne. Variations psycho-sociologiques sur le road movie. Avec son 2ème film, Bob Rafelson s'impose comme un des espoirs majeurs du nouveau cinéma américain.


Les cinq pièces pour piano du titre

- La fantaisie en fa mineur, op. 49, de Frédéric Chopin, jouée dans le film par Bobby à l'arrière d'un camion.
- La fantasie chromatique et fugue, BWV 903, de Johann Sebastian Bach, jouée dans le film par Partita, la sœur de Bobby, dans un studio d'enregistrement.
- Le concerto pour piano no 9 en mi bémol majeur, K. 271, de Wolfgang Amadeus Mozart, joué dans le film par Carl, le frère de Bobby, et Catherine.
- Le prélude en mi mineur, op. 28 (no 4), de Frédéric Chopin, joué dans le film par Bobby pour Catherine.
- La fantasie en ré mineur, K. 397, de Wolfgang Amadeus Mozart.

Catherine: [after hearing Robert play the piano] That was beautiful, Robert, I'm surprised.
Bobby: Thank you.
Catherine: I was really very moved by... What's wrong?
Bobby: Nothing. It's just... I picked the easiest piece that I could think of. I first played it when I was 8-years-old, and I played it better then.



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