10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 09:51

titre original "Pat Garrett and Billy the Kid"
année de production 1973
réalisation Sam Peckinpah
scénario Rudolph Wurlitzer
photographie John Coquillon
musique Bob Dylan
interprétation James Coburn, Kris Kristofferson, Bob Dylan, Harry Dean Stanton, Jason Robards,
  John Beck


La critique de Didier Koch

Quand lui arrive le projet de "Pat Garret et Billy le Kid" après que Monte Hellman en ait été évincé suite à l'échec de "Macadam à deux voies", Sam Peckinpah est tout à la fois au sommet de sa carrière au sens critique du terme, mais aussi de son impopularité auprès des producteurs qui le trouvent ingérable.

Au sommet de sa carrière, car "La horde sauvage", avec sa violence crue mais aussi stylisée, a immédiatement désigné Peckinpah comme le porteur d'un nouveau souffle pour un genre moribond en son pays d'origine, dont les archétypes étaient en train d'être salement bousculés par un gros barbu italien nommé Sergio Leone débauchant des acteurs hollywoodiens (Clint Eastwood, Eli Wallach , Charles Bronson, Henry Fonda, James Coburn) pour leur faire endosser des manteaux longs et porter des barbes de cinq jours dans des films où la violence était devenue un credo esthétique.

Au sommet de son impopularité, car depuis ses débuts de metteur en scène de cinéma, Peckinpah n'a eu cesse de montrer son indocilité. C'est en effet grâce à Charlton Heston qu'il put terminer "Major Dundee" (1965). Cela n'empêchera pas le film d'être distribué, amputé de quarante minutes. Une atteinte à son statut d'auteur que Peckinpah ne pourra jamais surmonter, étant depuis en guerre ouverte avec les producteurs avec lesquels il sait devoir malgré tout composer.

Cette contradiction porte Peckinpah à forcer plus que de mesure sur la bouteille. A tel point que Roger Spottiswoode, son monteur, dira plus tard de lui : « Sur "Les chiens de paille", il a commencé à boire beaucoup, sur "Junior Bonner", il buvait énormément. Pendant "Guet-apens", il était constamment bourré. Enfin, lors du tournage de "Pat Garrett et Billy le Kid", il était tellement imbibé d’alcool qu’il ne maîtrisait plus rien. » Le caractère versatile et emporté du réalisateur n'est désormais compatible qu'avec une troupe d'acteurs et de techniciens fidèles bien décidés à le suivre malgré sa déchéance, à chaque film un peu plus visible.

"Pat Garrett et Billy le Kid" sera tout à la fois le retour et l'adieu de Peckinpah au western. Comme à son accoutumée, sans être crédité à l'écriture, il retouche le scénario, ici de Rudy Wurlitzer, pour le conformer à ses obsessions. À travers le récit en réalité méconnu des trois derniers mois de la vie de Billy le Kid avant qu'il ne soit abattu par Pat Garrett, "Bloody Sam" réécrit la légende en faisant des deux hommes d'anciens complices représentant deux attitudes face au temps qui passe, thème majeur et récurrent de sa filmographie.

On s'est beaucoup interrogé pour savoir qui, de Pat Garrett ou de Billy le Kid, représentait la figure de Sam Peckinpah. François Causse, plutôt à contre-courant, opte dans son livre sur le réalisateur pour une transposition dans le personnage de Pat Garrett qui a finalement renoncé à son idéal de liberté pour s'adapter à un monde qui évolue en restreignant toujours un peu plus les espaces de liberté comme en témoignent les barbelés plusieurs fois mis en avant dans le film. Cette option semble plausible, Peckinpah devenu adulte retrouvant dans Billy le Kid celui qu'il a été ou celui qu'il aurait voulu être.

Le film peut ainsi être vu comme une métaphore de son combat permanent avec des producteurs toujours soucieux d'encadrer le travail de l'artiste dans les bornes étroites du divertissement rémunérateur. Déjà très atteint physiquement à seulement 48 ans, Peckinpah insuffle forcément de son état de santé à son travail. Le tournage chaotique, émaillé d'incidents et d'une grippe tenace pour Peckinpah en sera le reflet, prenant 21 jours de retard. Les rapports sont alors au pire avec la MGM, qui avait choisi Peckinpah pour qu'il lui fournisse clefs en main une nouvelle "Horde sauvage". Hors le ton général des rushes ne montrant pas une continuité narrative évidente fait de plus apparaître un côté élégiaque très marqué, Peckinpah se plaisant à montrer à travers leur errance réciproque, les états d'âmes des deux héros, notamment ceux de Pat Garrett (James Coburn), tourmenté par le choix contre nature qu'il a fait en cherchant à tout prix à se conformer à la disparition de l'esprit de conquête des pionniers qu'incarne encore le fougueux Billy (Kris Kristofferson) qu'il a choisi de tuer.

Ce dilemme obsède littéralement Peckinpah, qui trace en réalité une boucle narrative montrant, en tout début de film, à l'aide d'un flashfoward tourné en couleur sépia, l'assassinat en 1908 (27 ans après la mort de Billy le Kid) de Garrett par ses anciens commanditaires, comme rattrapé par une punition divine pour avoir trahi un idéal de vie. Inutile de préciser que ce choix n'est pas du goût de James Aubrey, le producteur de la MGM, qui va faire effectuer un montage parallèle resserré sur les aspects violents du film. Dans de telles conditions, l'entreprise est bien sûr un échec qui mettra définitivement Peckinpah au ban d'Hollywood. Il faudra attendre une initiative française de FR3 encouragée par Patrick Brion pour qu'un nouveau montage proche de la vision de l'auteur soit enfin disponible en 1988. Cette version restitue la côté crépusculaire du film voulu par un réalisateur qui sentait sans doute très bien au fond de lui que sa vie lui échappait.

Imparfait, crépusculaire, contemplatif, mais aussi envoûtant et déroutant comme la présence de Bob Dylan, sorte de témoin fantomatique des évènements qui se jouent, "Pat Garrett et Billy le Kid" est avant l'heure le film testament d'un réalisateur qui n'a jamais vraiment trouvé sa place dans un système de production trop petit pour lui. À voir et à revoir pour comprendre l'esprit sauvage de ce cheval fou, mort de sa trop grande soif de liberté.


Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

"Pat Garrett et Billy le Kid" est une sorte de retour aux sources pour Peckinpah qui, après trois films à l'action située dans le monde contemporain (1), revenait, pour la dernière fois, à ses premières amours : le western. En mettant à son tour en scène deux figures légendaires de l'Ouest, dont il circonscrit l'évocation aux derniers mois de leurs relations, le cinéaste, n'en demeurant pas moins fidèle à sa thématique, raconte une fois encore l'agonie de l'Ouest, mais, comme fatigué et désespéré, sans aucun accent de révolte. Ballade triste et désabusée, œuvre pudique et nostalgique, "Pat Garrett et Billy le Kid", que son distributeur (2), le même que pour "Major Dundee" (3), a mutilé et remonté, est une des œuvres les plus crépusculaires de son auteur qui décrit, avec un sentiment d'impuissance, l'assassinat systématique de jeunes gens par des hommes d'âge mûr et des vieillards que semblent déranger la jeunesse et la liberté.

(1) "Les chiens de paille", "Junior Bonner, le dernier bagarreur", "Guet-apens"
(2) la Columbia
(3) 1964


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