26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 17:28

Dans un essai fouillé, l'universitaire et critique Jean-Baptiste Thoret opère une plongée dans le cinéma américain des seventies contestataires.

Libération, mercredi 21 juin 2006, par Philippe Azoury

Il y a tellement d'images fortes dans le livre que Jean-Baptiste Thoret vient de consacrer au cinéma américain des années 70 que l'on a envie, avant d'en commencer l'éloge, de décrire une scène qui n'a jamais été tournée. Un de ces moments qui suinte l'époque. En 1969, Gram Parsons, archange du country rock qui, à 21 ans, a déjà participé à la BO de "The Trip", le film de Roger Corman, et initié les Byrds à la musique de Nashville, désire s'acheter un nouveau costume de scène. Pour cela, il va se rendre chez Nudies Rodeo Tailors. Là où venait se faire tailler un costard Hank Williams, le symbole yodélant d'une Amérique hantée (à 29 ans, Williams était une épave qui se chiait dessus). Parsons veut ce même atroce chamarré que portait Williams dans les années 40 mais, pour remplacer les doubles croches qui lui servaient de motif, il choisit une feuille de marijuana et des femmes nues. Révérence et insolence, hommage et sacrilège : tout l'esprit de la contre-culture américaine des seventies se retrouve là.

Dernière frontière. Peu importe si cette anecdote concerne un musicien et non un cinéaste (on pourrait imaginer la même chose entre Monte Hellmann et la chemisette de John Ford), elle n'est pas pour autant hors sujet, tellement toute cette période bénie de l'histoire du cinéma se positionna à la croisée des chemins du rock, de la littérature, du journalisme, de la politique, et des modes de vie à libérer. C'est bien pourquoi le cinéma américain des années 70 est aujourd'hui la dernière frontière romantique de la cinéphilie. Elle a même dépassé en cote d'amour la Nouvelle Vague.

La somme que vient de lui consacrer un de ses meilleurs connaisseurs, le jeune universitaire et critique Jean-Baptiste Thoret, est la première écrite en français. Entendre selon les règles, les habitudes d'approche, la volonté interprétatrice et le peu de goût pour le gossip de l'école française. Ça tombe bien : une histoire épique de cette génération est déjà sortie il y a quelques années aux Etats-Unis, d'abord sous le titre de "Easy Rider & Raging Bulls", puis en France sous le titre de "Nouvel Hollywood" (traduit en 2002 au Cherche-Midi). Elle était signée du critique américain Peter Biskind. L'ouvrage, pour qui l'a un jour ouvert, est une référence et un régal : du montage financier de "Bonnie and Clyde" à la banqueroute effarante de "La porte du paradis", on suivait avec Biskind cette aventure d'une décennie carabinée de l'intérieur. Les meilleurs moments du bouquin, ne nous le cachons pas, ne relevaient pas exactement de l'étude analytique. A moins de prendre en compte la consommation de cocaïne au gramme près de Martin Scorsese ou la bigamie chronique de Francis Ford Coppola pour des arguments propres à livrer les clés de leurs films. Mais il semblait impossible avant longtemps d'écrire un quelconque livre sur la même période : Biskind étalait une telle connaissance intime de la bande de cinéastes qui avaient pris de court les studios hollywoodiens et avaient laissé filer ­ dans la mégalomanie ou la poudre ou tout simplement parce que le vent contestataire avait fini par tourner­ leur chance de révolutionner de fond en comble le cinéma américain.

Energie et dépense. Or, l'approche de Thoret est la bonne. Il ne part pas de Biskind, il ne fait pas non plus comme si on ne l'avait jamais lu. Il imagine Biskind comme l'autre frontière de son écriture. Biskind décrit le nouvel Hollywood en caméra subjective, impliquée dans l'action ; Thoret va le regarder en plan large, en VO sous-titrée. Si bien qu'il prend juste la peine d'esquisser en quelques lignes le fil industriel de cette histoire de l'Amérique par ses films, préférant partir d'une idée, philosophique, qui flottait chez Gilles Deleuze (le premier à avoir vraiment pris cette école américaine au sérieux, c'est-à-dire collectivement, dans l'Image Temps) : un certain cinéma américain des années 70, jamais tout le cinéma américain des années 70. Celui, plus ou moins minoritaire, qui passe par les films de Monte Hellmann, Peckinpah, Scorsese, Penn, Coppola, Cimino, Rafelson, Altman, Friedkin, De Palma, Cassavetes, Kramer, Romero, Carpenter, Sarafian, Boorman, Eastwood, Kubrick, Malick, Lumet... Son attentisme, ou son hystérie, porte la marque d'un doute historique, les traces d'une crise. Cette piste, Thoret va la suivre, en explorant un concept d'"énergie" et de "dépense" qui va à l'Amérique comme un gant mais qui, en philosophie, a surtout été pensé en France par Georges Bataille et Pierre Klossowski.

Que faire de cette énergie, comment la canaliser ou au contraire assister à sa propre dépense jusqu'à ce que la turbine à fonder l'Amérique neuve se consume d'elle-même ? Autant de questions à la démesure même de ce cinéma et du territoire qui le porte. Pour arriver, à terme, à quelque chose de très beau qui s'appelle l'épuisement, la fatigue.

Il n'y a que les imbéciles qui s'indigneront que ce livre sans véritable frontière temporelle, comme pour démentir son titre si plat, commence sur "En quatrième vitesse" de Robert Aldrich, sorti en 1955. Cette enquête de Mike Hammer autour d'une boîte de Pandore plus ou moins atomique est bien le prologue d'une histoire qui s'est écrite selon deux voies parallèles. D'un côté, la voie Aldrich, surexpressive, épileptique, courant à l'asphyxie (Scorsese, Cassavetes, Lumet, Peckinpah pour héritiers), et, de l'autre, la voie Don Siegel, individualiste, choisissant l'effacement, le repli, la lenteur, le surplace, le désert, le silence (Hellmann est dans ce prolongement-là, Malick et Cimino aussi sans doute). Une qui extériorise sa question, l'autre qui brûle du dedans. Les deux servant à repenser l'altérité et la frontière.

Le cinéma américain des années 70 apparaît adulte parce qu'il apprend, dans tous les sens et au milieu de ses propres contradictions, à faire rentrer dans le champ ceux qui étaient le hors champ de l'Amérique (l'Indien, le Black, l'homosexuel, le drogué, le marginal, le gauchiste). A la fin, c'est la famille Amérique, la maison Amérique, qui est repensée : les films de cette période sont tous, peu ou prou, des home movies.

Un cinéma littéral. En regardant Thoret analyser ces films ("Macadam à deux voix", "Pat Garrett et Billy le Kid", "Soleil vert", "Rollerball", "Délivrance", "Zombie", "Le convoi sauvage", "Voyage au bout de l'enfer"), un par un et collectivement, parfois au plan près, on s'aperçoit que la grande puissance du cinéma américain, c'est qu'il ne dit jamais autre chose que ce qu'il veut dire. Il est univoque, littéral. Un matin, hélas, quand il est tombé entre les mains de gens qui n'avaient plus rien à lui faire dire, historiquement parlant, il est devenu simpliste. On trouve dans le récent n°3 (consacré à Peckinpah) de Panic, la revue que codirige Thoret, un entretien entre ce dernier et Peter Biskind. L'Américain (dont le Cherche Midi a traduit cet hiver le passionnant "Sexe, mensonges et Hollywood", consacré aux années 90) explique à son homologue français ce qui s'est perdu entre les années 70 et aujourd'hui : « Les USA sont isolés, la prospérité les place sous cloche. Les films américains actuels, même les plus indépendants, ne traitent pas des problèmes auxquels les autres pays sont confrontés [...] Quand vous regardez dans les coins des films des années 70, il y a toujours une télé allumée et vous voyez ce qui se passe dans la réalité. C'est une impulsion de nature politique que d'introduire la réalité. »

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