23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 13:24

« Le rêve est un théâtre où le rêveur est à la fois scène, acteur, souffleur, régisseur, auteur, public et critique. » (Carl Gustav Jung)

titre original "3 women"
année de production 1977
réalisation Robert Altman
photographie Charles Rosher Jr.
peintures murales Bodhi Wind
interprétation Shelley Duvall, Sissy Spacek, Janice Rule
   
récompense Prix d'interprétation féminine pour Shelley Duvall au festival de Cannes 1977


Critique extraite de 50 ans de cinéma américain de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon

Une parabole introspective où Robert Altman met à nu chez trois femmes des mécanismes d'autodéfense - mythomanie, hystérie, refoulement - et leurs causes. Une attention respectueuse, que le format Scope - magistralement utilisé - entraîne au-delà du naturalisme et du regard clinique. L'osmose entre Millie et Pinky (Shelley Duvall et Sissy Spacek), cette dernière finissant par s'identifier totalement à son idole et à la supplanter, est un des éléments les plus fascinants de ce film d'une richesse thématique et visuelle étonnante. Une fin déroutante.


La critique de Didier Koch

Quand il aborde la réalisation de “Trois femmes” dont le scénario est tiré d’un de ses rêves, Altman est au mitan de sa carrière. Après des débuts plutôt chaotiques à Hollywood où il cherchera  longtemps sa voie entre écriture de scénarios, réalisation de documentaires et de séries télévises, il accède brutalement au succès en 1970 avec "M.A.S.H." qui lui donne enfin l’occasion, à près de 45 ans, d’entamer une carrière de metteur en scène reconnu. Se suivent "John McCabe", "Brewster McCloud", "Le Privé" ou "Buffalo Bill et les Indiens", qui montrent l’éclectisme des choix d’Altman ainsi que son côté iconoclaste et légèrement frondeur. Bigarré à la manière de celui d’un Huston, le cinéma d’Altman se voit quelques fois reprocher son manque de profondeur psychologique et une misogynie affirmée depuis les saillies paillardes de Donald Sutherland et Elliott Gould, docteurs sauce hippie dans "M.A.S.H.".

Sans doute pour infirmer ces insinuations et sûrement parce qu’il traversait un moment particulier de sa vie, Altman livre, en 1977, ce film très curieux qui marque une pause très singulière dans sa filmographie foisonnante. Il fait appel, pour cette longue rêverie vaporeuse, à son actrice favorite Shelley Duvall qu’il a déjà dirigée à cinq reprises, et à Sissy Spacek, jeune actrice révélée dans "La balade sauvage" de Terrence Malik, qui sort d’un travail ("Bienvenue à Los Angeles") avec Alan Rudolph, le protégé d’Altman.

Volontairement, sans aucun préambule explicatif, Altman nous met en présence des deux jeunes femmes à l’allure encore pubère qu’il fait se rencontrer dans un institut de remise en forme pour vieillards cacochymes, où le réalisateur oppose, dans une scène volontairement évanescente, la candeur de leur jeunesse à l’état de délabrement des corps en fin de vie. La diaphane Pinky Rose (Sissy Spacek) venue de son Texas natal dégage immédiatement un parfum de mystère qu’il faut sans doute rechercher pour une part dans le prolongement du rôle phare tenu par Sissy Spacek un an plus tôt dans "Carrie", le film culte de De Palma. La jeune femme d’allure très fragile se trouve rapidement cornaquée par Millie Lammoreaux (Shelley Duvall) employée depuis quelques temps par l’institut. Devenues colocataires, elles vont un temps former une association tout à la fois bizarre et harmonieuse, Pinky trouvant dans Millie un guide et un modèle pour se forger une personnalité, et Millie pouvant s’inventer, devant sa spectatrice béate, une vie qu’elle vivait jusque là par procuration. Pendant un long moment, Altman prend plaisir à détailler cette relation étrange de dépendance, née d’un moment de leur existence où les deux jeunes femmes se trouvent dans un no man’s land  propice à toutes les rencontres.
 

 

La colocation se trouve à proximité d’un ranch, sorte de mini parc de loisirs où les mâles du coin que tente de séduire Millie viennent se détendre en faisant de la moto ou en tirant des coups de fusil. C’est là que vit Willie Hart (Janice Rule), la troisième des femmes d’Altman. Encore plus énigmatique que Pinky et Millie, Willie, enceinte et mariée au propriétaire, ne s’exprime jamais autrement qu’en peignant  des figures énigmatiques sur tous les supports qu’elle peut trouver à l’air libre y compris au fond des piscines, très présentes dans le film.

Au centre de ce trio, Edgar, le mari de Willie, va venir perturber l’équilibre fragile qui s’est instauré entre Pinky et Millie. Selon un complot non dit, ourdi par une solidarité instinctive construite au fil des siècles en réaction à la domination des hommes, Edgar paiera de sa vie les frustrations sexuelles accumulées par les trois femmes. N’arrivant pas à trouver séparément leurs identités, elles finiront par ne faire qu’une autour de la progéniture attendue de Willie.

On peut voir dans "Trois femmes" une tentative d’explication du mystère de la femme, dont Altman finit pas suggérer qu’hormis pour la procréation, elle peut tout à fait concevoir sa vie hors de la présence de l’homme. Mais le propos est si diffus que chacun peut y trouver son interprétation. C’était sans doute la volonté d’Altman qui, tout en prenant modèle sur "Persona" de Bergman, a laissé une page blanche au spectateur qui trouvera ce qu’il veut chercher dans ce long rêve éveillé. On ne pouvait bien sûr pas s’attendre à un succès public pour le film, mais Shelley Duvall, dont la grande critique américaine Pauline Kael disait qu’elle était un « Buster Keaton au féminin », décrochera le prix d’interprétation à Cannes en 1977. Trente-cinq ans après sa sortie, "Trois femmes" garde entier son mystère et demeure le film le plus personnel d’Altman.

Dans le double DVD, sorti en novembre 2007 chez Opening, où se trouve aussi "Un mariage", un autre film d'Altman, Michel Ciment explique ce moment particulier de la carrière du grand réalisateur (cf. le supplément intitulé "Le rêve de 3 femmes").



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